Extrait de

JURÉE D’ASSISES’

(carnet 2023)

Boîte ouverte contenant deux boutons de mariée avec inscriptions 'GUILTY' et 'NOT GUILTY' sur un fond en velours, la boîte porte l'inscription 'Maison Bosc, since 1815, Paris' à l'intérieur du couvercle.

“Mon cahier de notes du procès est posé sur la table. Il m’attire. Je le saisis, le feuillette, et rebascule instantanément dans le monde de l’horreur.

Le souvenir de la médecin légiste ressurgit alors : une très belle femme, élégante. Elle me rappelle trait pour trait la blonde, coup de cœur fugace de mon père pendant mon adolescence. À ce point de comparaison, je les déteste toutes deux pour leurs intrusions soudaines dans ma vie, femmes charmeuses mi-serpent. La blonde — créature qui, telle Lamia, monstre carnivore symbole de la briseuse de couples — a flingué l’été de mes seize ans. Et la légiste : une Shahmeran fatiguée, dépouillée de son pouvoir de guérison — celui-là même ayant inspiré le caducée perse — qui se serait résolue à étudier des cadavres.

Dr Shahmeran est donc venue se planter devant moi pour décrire un corps retrouvé en décomposition, entaillé de multiples plaies, dont une grande au ventre qui laisse sortir les entrailles. Je n’ai pris aucune note de cette intervention. J’ai juste écrit : « 17H30 : rapport détaillé légiste ». Mais je me souviens malheureusement de tout.

En cette fin de première journée, écoutant cette description anatomique rapportée d’une voix ténue mais d’une violence inouïe, je ressens de très fortes contractions utérines. Je saigne. Ce ne sont pas mes règles, mais bien une réaction de mon corps qui crie à l’aide. Je n’ai jamais demandé à entendre de pareilles horreurs : ce processus juridique obligatoire me l’impose. Les contractions reprennent de plus belle le lendemain, lorsque l’heure du témoignage des parents se rapproche. Leur fils est mort à vingt-et-un ans dans des circonstances troubles, et à cet instant de l’audience, nous connaissons l’ensemble des faits exposés par plusieurs experts. Le Président de la Cour propose donc aux parents de prendre la parole seulement s’ils le souhaitent. Eux n’ont pas à nous parler de faits.

L’annonce de leurs témoignages isole instantanément la salle Victor Hugo du reste du monde.

  • Plus rien n’existe en dehors de ces quelques mètres carrés qui nous réunissent. Silence. La mère s’avance à la barre pour rendre hommage à la mémoire de leur fils. Chaque mot est pesé, et nous sentons bien qu’elle ne cherche pas à rajouter du pathos, à nous envahir de ses émotions. Elle est là devant nous, les jurés et les juges, et elle ne joue pas un rôle. Elle n’est plus une femme qui a un nom, une date de naissance, une adresse. À ce moment précis, son essence même est d’être mère de la victime. Sa présence accapare tous mes sens. Je me dois de la regarder et de recueillir sa parole. Seulement, j’ai l’impression d’absorber toute sa douleur, comme dans le film La Ligne verte.

    « J’ai eu la chance de me promener avec lui une dernière fois quelques jours avant, à l’endroit même où il a disparu. On a dîné ensemble, et je lui ai justement dit de ne pas se promener par-là la nuit, que ça avait l’air dangereux. Il m’a répondu que j’avais raison, que ça faisait peur, tous ces coins sombres. »

    Je tente de toutes mes forces de m’échapper mentalement de mon corps, de cette chaise, de ce face à face, de cette salle de bois, de ce tribunal impérieux. Je me concentre sur les plis marqués de sa robe, puis, dans le même axe de regard, sur le cheminement des câbles d’alimentation des micros de la Cour, qui m’amènent aux autres jurés que je regarde à la volée. L’une d’elles cache difficilement ses yeux humides, les autres sont droits, attentifs. Je les admire pour leur écoute, juste et contenue.

    La mère va se rasseoir. Je regarde brièvement le Président de la Cour. Son aplomb est rassurant. Moi, je lutte pour ne pas sombrer ; lui semble bâti pour recevoir des icebergs en pleine face et les pulvériser. Il est calme, impassible, et pourtant il ressent, bien sûr, tout autant que nous. Le père arrive à la barre. Je lui trouve malheureusement des points de ressemblance avec mon propre père : le son de sa voix, son look, son gabarit, ses épaules un peu rentrées, son regard clair. Sa détermination à maîtriser son tremblement est déchirante. Encore des contractions. Je compte le nombre de boutons au col de sa chemise. J’ai l’impression que mon corps tente d’expulser un fœtus fantôme : je perds leur enfant en même temps qu’eux, et je ne dois pas bouger. Surtout faire comme si de rien n’était. J’ordonne à mon organisme de ne pas imprimer ce présent. Cette douleur ne me concerne pas : c’est excessif. Mon corps surjoue et je le méprise pour sa faiblesse. Je dois penser à ceux dont c’est effectivement le métier de recueillir et traiter des paroles de détresse au quotidien. Je manque juste d’expérience. C’est mon devoir, à cet instant, de me prémunir des injonctions du corps et de redevenir le capitaine du navire. Si les autres y arrivent, pourquoi pas moi. Leurs mots m’ont déjà envahie tout entière, je fais corps avec eux ; je cherche simplement à adopter une distanciation technique de mon ressenti pour l’atténuer. J’essaie de me créer un larsen. Puis je pense à Anouar Brahem et à son oud que j’écoute souvent ces temps-ci. Si le cerveau est assez puissant pour me créer des contractions, alors pourquoi ne m’aiderait-il pas aussi à poser un voile sur le son du direct ? C’est la seule défense dont je dispose à cet instant. Mais ça ne fonctionne pas. Alors je pense à des petits détails de ma vie.

    Aujourd’hui, on n’a plus d’espoir d’être réparés.
    Quelle heure est-il à Washington ?
    Il aurait eu trente ans dans quelques jours.
    C’est l’anniversaire de Sophie bientôt.
    Vous avez vu la photo de mon fils, il était heureux.
    Je dois effacer des photos de mon cloud saturé.
    C’était un ange.
    Nuage. De l’air. Dehors, il devrait pleuvoir. Ça devrait être la nuit noire.

    Je me rends compte que c’est fini. Les parties civiles sont de nouveau assises. Peut-être aurais-je dû mieux les écouter. Mais pourquoi m’imprégner de leur vie ? La dernière plaidoirie résonne alors dans la salle avec une éloquence toute littéraire dont la poésie me paraît inappropriée : “C’était une nuit ordinaire. Il sortait de soirée, pensait rentrer chez lui, mais s’est fait surprendre par une mauvaise rencontre. Sans le savoir, il avait posé le pied sur le terrain de chasse d’un prédateur qui l’a entraîné au bout du parc, de la nuit, de sa vie.” »

    La séance est levée. On se retire. Je suis pliée de douleur. Je plonge la tête dans mon sac. Pas de Doliprane. Je pourrais en demander, bien sûr — mais je n’ose pas. Je ne veux parler à personne, mon regard se dérobe. Je me faufile, fonce aux toilettes. En découvrant que j’ai beaucoup saigné, je me recroqueville un instant, paralysée par l’angoisse. Toute cette solennité dehors — la loi, les mots, les robes rouges à hermine tachetée — et moi, ici, ramenée à cette chose primitive, muette : le sang. Le mien, le sien, le leur.

    Puis je sors du tribunal. L’angoisse retombe petit à petit. Mes contractions, elles, s’arrêteront aussitôt.”

Une façade d'un bâtiment traditionnel avec des colonnes, des statues et un drapeau français, avec des personnes assises ou discutant sur les marches.
Vue intérieure d'une entrée d'immeuble avec un grand lampadaire suspendu, portes vitrées ouvertes laissant passer une personne avec un sac à la main, sol en mosaïque noir et blanc, et escalier en premier plan.