Guestbook Santa-Maddalena
“À toi, maison aux poutres pleines de voix, tour veillant l’esprit, repaire de langues, et bibliothèques en gestation,
Tu m’as vue arriver avec dans la gorge une phrase. Dans la valise, mes mirages. Une mémoire qui boitait, qui cherchait ses souliers. Tu m’as accueillie. Tu as dit :
— Pose-toi là. Écoute et laisse-les sortir, fais-les courir tout autour dans le jardin. Laisse parler ceux que tu crois oubliés. Les bons esprits sont bienvenus, ici. Tant qu’ils lisent.
Alors j’ai laissé faire.
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J’ai bu l’eau du ciel, le rire, le vin et les langues, toutes — parfois dans la même phrase. On parlait un mélange d’anglais, français, italien et espagnol à table, l’allemand dans la véranda et l’hindi près du feu. Tel un rêve sans frontières.
Il y avait cette pluie, obstinée, qui ralentissait les murs. Et pourtant, quelque chose poussait. Une bibliothèque ou plutôt un poumon. Le chantier faisait battre le cœur de la maison. Beatrice retenait son souffle entre les gouttes.
Il y a eu aussi la fièvre. Les corps affaiblis par un virus. Notre travail plus tenace que la grippe. Et au centre, encore, Beatrice, immuable, alerte, chêne de 99 printemps qui ne cède pas dans la tempête.
Puis il y a eu la mort du pape. Le lendemain, j’ai passé la tête dans le salon où Beatrice regardait les informations. Elle a levé les yeux et m’a dit :
— Rien de nouveau. Il est toujours mort.
On a éclaté de rire.
— Il aurait pu ressusciter, a-t-elle continué. C’est le pape, après tout. On ne sait jamais.
J’écrivais donc. Une histoire de deuil, de transmission, de spectres familiers. Un oncle défunt me parlait dans mon livre, et une chauve-souris est passée dans la tour sans heurter les mots. Et toi, tour à la lisière de tous les mondes, tu me soufflais des idées par les interstices.
Beatrice nous abreuvait de légendes. Grisha se reposait au fond du jardin. Aníbal Campos veillait sur ses arbres et leurs racines. Jan Wilm donnait un rythme aux silences. Pablo Maurette lisait les oracles des architectes. Rasika, Manju et Maria prenaient soin sur nous. Puis Kiran Desai est arrivée, avec ses douces tempêtes. Et enfin, Atiq Rahimi, cher porteur de joie, a fait vibrer l’air de sa poésie dorée au soleil de l’exil.
Il y a 11 ans, Godard m’avait fait dire dans son film Adieu au langage : « Je ne te dirai presque rien ». Ici, je lui ai répondu. Le langage est retrouvé. Et Proust m’a soufflé : "Le temps n’était pas non plus perdu. Lui aussi t’attendait ici, à Santa Maddalena."
Le temps et le langage. Retrouvés. Pris dans l’odeur du café fumant sous les glycines. Vagues d’inspiration, loin des contraintes de la vie parisienne, empêchée que j’étais dans ma vie mouvementée qui tronçonnait chaque élan. Et loin de la panne de courant espagnole du 28 avril. Tant d’évènements à suivre en si peu de temps, tout en me sentant si éloignée de tout, si concentrée sur mon livre. Je n’ai jamais autant travaillé un 1er mai.
Et le stock de chocolat de Pâques qui ne diminuait jamais. Dopée au miracle païen.
Maison, tour, Beatrice, vous êtes un roman que j’ai habité de l’intérieur. Un poème à plusieurs voix, dont je suis devenue un mot.
Je suis repartie, mais je suis restée. J’ai laissé ici un peu de moi, de mes souvenirs, de ma langue. Prenez-en soin. Moi, je vous porte en songes, douce parenthèse toscane que je n’ose fermer.
Dans tous les temps, toutes les langues et sous toutes les lunes,
Avec amour,
Merci Beatrice.
Héloïse Godet Verdejo

